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Jean-Dominique Durand

Vorsitzender der jüdisch-christlichen Freundschaftsvereinigung, Frankreich
 biografie

Évoquer le futur de l’Europe à Münster-Osnabrück prend un sens particulièrement fort dès lors que l’on regarde d’où l’on vient. Villes-martyrs des guerres de religion au XVI° siècle, de la Deuxième Guerre mondiale avec les terribles bombardements de 1945, elles sont aussi les villes die Friedensstadt où l’on a négocié et signé les Traités de Westphalie le 30 janvier et le 24 octobre 1648, mettant fin à une effroyable période de trente années de guerres.
Ces cités qui nous accueillent aujourd’hui sont aussi les villes natales du grand écrivain pacifiste Erich Maria Remarque qui a dénoncé la guerre dans son extraordinaire A l’Ouest, rien de nouveau, du peintre Felix Nussbaum grand dénonciateur par sa peinture du nazisme mort à Auschwitz. C’est ici que s’est illustré l’évêque Clemens August von Galen, surnommé Le Lion de Münster pour son opposition à l’idéologie néo-païenne du nazisme, à la persécution des juifs, à l’euthanasie des handicapés, que le pape Benoît XVI a béatifié en 2005. Helmuth Kohl, qui fut l’un des artisans de la réconciliation franco-allemande et l’approfondissement de la construction européenne, a dit :
« Ce n’est qu’en nous confrontant à notre histoire que nous nous rendons capables de comprendre le présent et de donner une forme à l’avenir. »

Il y a soixante ans, le 25 mars 1957, la construction d’une Europe unie faisait un pas en avant considérable avec la signature par six pays – Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas – des traités de Rome. Était alors mise en place la Communauté Économique Européenne, autrement dit, le Marché commun. Le pas en avant vers l’intégration économique était remarquable, on avançait avec détermination dans la voie de la création de liens inextricables et de ce fait indestructibles entre les Six, du moins sur le plan économique. En revanche la construction politique était laissée de côté avec pour conséquence de donner la priorité à une construction toujours plus technocratique. De grandes avancées ont été réalisées. Pour n’en citer qu’une, la création de la monnaie commune, l’Euro, est l’exemple type de la démarche technocratique, qui fait appel aux meilleurs experts, mais qui exclut les implications politiques qui auraient dû accompagner une telle réalisation. La conséquence en est une fragilité intrinsèque de la monnaie parce qu’elle ne s’appuie pas sur une volonté politique d’unification de l’économie.
On connaît aussi la faiblesse des institutions, pleines de contradictions, incapables de mettre en œuvre un véritable esprit européen, creusant un fossé entre les intuitions des Pères de l’Europe, Robert Schuman, Konrad Adenauer e Alcide De Gasperi, et la réalité d’un monde technocratique coupé des réalités quotidiennes des européens. On le perçoit actuellement avec la politique conduite par la Pologne sur la question migratoire, celle des travailleurs détachés, comme au sujet des droits fondamentaux.

Deux personnalités ont récemment renouvelé l’approche que l’on peut faire de l’unité européenne et redonné de l’optimisme pour son avenir.
La première est le pape François avec son idée d’une « Europe plus humaine ». En mai 2016, en recevant le prestigieux Prix Charlemagne, il a appelé la vieille Europe à un sursaut pour rester fidèle à ses intuitions. On se souvient de son apostrophe :
« Che cosa ti è successo, Europa umanistica, paladina dei diritti dell’uomo, della democrazia e della libertà ? Che cosa ti è successo, Europa terra di poeti, filosofi, artisti, musicisti, letterati ? Che cosa ti è successo, Europa madre di popoli e nazioni, madre di grandi uomini e donne che hanno saputo difendere e dare la vita per la dignità dei loro fratelli ? »
 Le pape a souligné le fossé qui s’est creusé entre les intuitions des Pères de l’Europe, en particulier Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide De Gasperi. Il a cité longuement la fameuse Déclaration du 9 mai 1950, qui avait lancé le processus de construction d’une véritable communauté européenne sur la double base de la solidarité et de la générosité concrète. Il nommait ces Pères fondateurs de l’Europe « araldi della pace e profeti dell’avvenire », et il opposait leurs intuitions à la réalité d’aujourd’hui:
« Quell’atmosfera di novità, quell’ardente desiderio di costruire l’unità paiono sempre più spenti ».
Pourtant,  leur message et leurs réalisations concrètes sont pour le pape plus que jamais d’actualité, et devraient permettre d’ « aggiornare l’idea di Europa », c’est à dire
« Un’Europa capace di dare alla luce un nuovo umanesimo basato su tre capacità : la capacità di integrare, la capacità di dialogare e la capacità di generare. »
Il s’agit pour lui de répondre au défi de renouveler les traditions humanistes de l’Europe. Solidarité, générosité, dialogue entre les cultures, sont ses mots clés pour relancer l’Europe.

La seconde personnalités est le nouveau et jeune président de la République française, Emmanuel Macron. Il faut rappeler d’abord que durant la campagne présidentielle, entre janvier et mai 2017, il a été le seul des candidats à porter l’ambition européenne. Sa victoire du 7 mai fut une triple victoire, celle de la France, de l’Europe, de la démocratie.
Une victoire de la France sur elle-même, contre le pessimisme, l’autoflagellation.
Une victoire de l’Europe, contre les populismes, les haines, le retour des nationalismes. Le soir même de sa victoire, le nouveau président s’est rendu dans la fameuse cour du Louvre avec la pyramide de l’architecte Ieoh Ming Pei, symbole de modernité ; avec une grande solennité, il est arrivé au son de l’hymne européen, l’hymne à la joie, composé par Beethoven, et seulement après est venu l’hymne français, La Marseillaise. Symbole fort de sa volonté d’approfondir l’unité de l’Europe.
Une victoire de la démocratie contre les idéologies extrémistes, avec une nouvelle manière d’aborder la démocratie. 
L’élection de Macron a sauvé le pays et l’Europe de l’aventure. Après le Brexit et l’élection de Trump aux États-Unis, de nombreux observateurs avaient annoncé le pire pour l’Europe. Mais le pire n’est pas sûr dès lors que la volonté, le courage et l’audace permettent de résister et d’ouvrir de nouvelles voies.
« L’Europe n’est pas un supermarché. L’Europe est un destin commun », dit-il, reprenant une formule chère à Helmuth Kohl. En rendant hommage à l’ancien chancelier d’Allemagne, le 1° juillet dernier à Strasbourg, il a rappelé que ce Rhénan préférait les ponts aux murs, et que la construction européenne repose sur « le courage et l’espérance », vertus auxquelles il entend redonner vie avec Angela Merkel.
Tout comme le pape François, il comprend que l’Europe n’a pas besoin de réformes plus ou moins bien appliquées, mais d’une véritable « refondation ». A Athènes, à la fois symbole de la naissance de la démocratie et de la pire crise morale et financière traversée par l’Union européenne, il a insisté sur cette nécessaire refondation :
« Je veux que collectivement nous retrouvions la force de refonder notre Europe, en commençant par l’examen critique sans concession de ces dernières années. »
Il a défini lors de son discours du 29 août aux ambassadeurs français, la volonté de réformer des institutions devenues incompréhensibles, de susciter de grands débats démocratiques, de s’engager sur les grands dossiers que sont la question sociale (le statut des travailleurs), la question migratoire, la question écologique, la paix et « le défi de l’Humanisme ». en s’adressant aux parlementaires français en juillet 2017, il a tracé cette feuille de route :
« Nous devons retrouver le souffle premier de l’engagement européen. Cette certitude où furent les visionnaires des siècles passés et lezs pères fondateurs de l’Europe, que la plus part de nos histoires, de nos cultures s’exprimerait non dans la rivalité, encore moins dans la guerre, mais dans l’union des forces. Non dans l’hégémonie de l’un ou l’autre, mais dans un équilibre respectueux qui nous ferons réussir. »

Les responsables politiques réussiront-ils après les prochaines élections allemandes à faire bouger enfin l’Europe, à surmonter les égoïsmes nationaux pour mettre en ouvre un véritable « esprit européen » ? Nul n’ignore que les obstacles sont nombreux et redoutables. Mais entre le discours de Rome du pape François de 2016, et le discours d’Athènes d’Emmanuel Macron en 2017, il s’est réellement passé quelque chose : l’espérance européenne est de retour.